Les ruines du phare d’Alexandrie racontent une histoire plus complexe qu’un simple effondrement : celle d’un monument qui a dominé la Méditerranée pendant des siècles, puis a été grignoté par les séismes, la mer et le réemploi de ses pierres. J’explique ici ce que l’on sait vraiment des vestiges, comment le phare a disparu, ce que les fouilles sous-marines ont changé et pourquoi ce site reste essentiel pour comprendre l’Alexandrie antique. Pour qui s’intéresse au patrimoine, à l’histoire grecque et aux traces matérielles d’un monde disparu, c’est un cas d’école.
Les ruines du phare racontent une disparition lente et une enquête archéologique encore vivante
- Le phare n’a pas disparu d’un seul coup, mais par étapes, sous l’effet des séismes et du manque d’entretien.
- Ce que l’on voit aujourd’hui, c’est surtout la citadelle de Qaitbay et des vestiges immergés dans le port oriental.
- Sa silhouette à trois niveaux et sa fonction de signal maritime sont connues grâce aux textes, aux monnaies et à l’archéologie.
- Les fouilles sous-marines ont révélé des blocs monumentaux, dont certains pèsent plusieurs dizaines de tonnes.
- Les images frappées sur les monnaies anciennes aident à reconstruire un monument que la pierre n’a plus conservé.
Ce qu’il reste aujourd’hui du phare d’Alexandrie
Sur le rivage, on ne voit plus la tour elle-même. Le site a été absorbé par les transformations du port d’Alexandrie et par la forteresse mamelouke de Qaitbay, bâtie à l’emplacement du grand phare. Ce que l’on appelle encore les ruines du phare d’Alexandrie correspond donc surtout à un ensemble archéologique fragmenté, avec des blocs, des seuils, des linteaux et des assises immergés dans le port oriental.
| Où regarde-t-on ? | Ce que l’on observe | Ce que cela signifie |
|---|---|---|
| À terre | La citadelle de Qaitbay | Les dernières pierres du phare ont servi de carrière au XVe siècle |
| Dans le port oriental | Blocs monumentaux et éléments d’architecture submergés | Le socle du monument existe encore, mais en fragments dispersés |
| Dans les musées | Pièces remontées et relevés scientifiques | La reconstitution repose sur la comparaison entre objets, textes et mesures |
Je préfère être précis sur ce point : il ne s’agit pas d’une ruine “visible” au sens classique, avec des murs debout et une silhouette lisible depuis la rue. Ici, la ruine est surtout sous la surface de l’eau, ce qui change complètement la manière de la regarder. Et c’est justement ce qui rend le site passionnant : il faut apprendre à lire un paysage portuaire comme on lirait un palimpseste.
Pourquoi le monument s’est transformé en ruines
La disparition du phare s’explique par une addition de causes, pas par un accident unique. Les grands séismes ont fragilisé la structure sur la durée, la maintenance a décliné quand Alexandrie a perdu de son poids politique, puis la pierre a été réemployée ailleurs. La ruine n’a donc rien d’un effondrement spectaculaire et instantané : c’est une lente désagrégation.
| Période | Événement | Effet sur le phare |
|---|---|---|
| IIIe siècle av. J.-C. | Construction sous les Ptolémées | Le phare devient un repère maritime majeur |
| Xe siècle | Plusieurs séismes endommagent l’édifice | La structure perd sa stabilité |
| 1303 | Un nouveau tremblement de terre frappe Alexandrie | Le monument devient un vestige ruiné |
| Vers 1480 | Réemploi des pierres pour Qaitbay | Ce qui restait du bâtiment disparaît matériellement |
Il faut aussi compter avec le contexte urbain. Le littoral bouge, les sédiments s’accumulent, les ports se recomposent, et les matériaux de grand appareil sont trop précieux pour rester inutilisés. Quand un bâtiment aussi monumental cesse d’être entretenu, il devient vite une réserve de pierre. C’est brutal, mais historiquement très courant autour des ports anciens.
À quoi ressemblait le phare au temps de sa gloire
Avant d’être une ruine, le phare était un signal maritime de premier ordre. Construit à l’époque ptolémaïque, probablement au tournant du IIIe siècle av. J.-C., il servait à guider les navires vers un port réputé difficile d’accès. Les sources anciennes lui attribuent une hauteur impressionnante, souvent estimée à plus de 100 mètres, ce qui en faisait l’un des plus hauts édifices du monde antique.
| Élément | Ce que suggèrent les sources | Intérêt historique |
|---|---|---|
| Base carrée | Socle massif, conçu pour porter un poids énorme | Stabilité et visibilité depuis le large |
| Corps octogonal | Transition entre la base et le sommet | Allègement visuel et équilibre de la tour |
| Partie sommitale cylindrique | Espace associé au feu et à la signalisation | Fonction pratique de phare maritime |
| Signal lumineux | Feu de nuit, parfois associé à un miroir de jour dans la tradition | Portée symbolique et utilité réelle pour la navigation |
La tradition attribue souvent la conception à Sostratos de Cnide, mais je garde une petite réserve, car les sources antiques ne disent pas toutes la même chose de la même manière. Ce que l’on peut affirmer avec davantage de solidité, c’est que le phare associait fonction technique et puissance politique. Ce n’était pas seulement un outil de navigation : c’était aussi un monument d’affirmation urbaine, visible de loin, donc impossible à ignorer.

Les fouilles sous-marines ont changé la lecture du site
Pendant longtemps, on a surtout reconstruit le phare à partir des textes et des images. La situation a changé quand les archéologues ont commencé à travailler directement dans le port oriental. La redécouverte des vestiges immergés a montré que le site n’était pas seulement un symbole littéraire, mais un véritable ensemble de blocs architecturaux encore en place sous l’eau.
Le tournant récent est important. Le CNRS a présenté en 2026 les premiers résultats d’une campagne lancée en 2025, avec la remontée de plus d’une vingtaine de blocs massifs, certains pesant entre 70 et 80 tonnes. Pour l’archéologie du bâti, c’est décisif, parce qu’un bloc de seuil, un montant de porte ou une dalle de fondation parle plus clairement qu’une simple description antique. On peut mesurer, scanner, comparer, puis tester des hypothèses de restitution.
Ce type de travail repose sur la photogrammétrie, c’est-à-dire la création d’un modèle 3D à partir de milliers de photos. Le principe est simple à expliquer, mais très puissant dans la pratique : on réunit des fragments épars, on les géoréférence, puis on les replace virtuellement dans une structure plausible. Pour un monument aussi fragmentaire, c’est souvent la seule façon sérieuse d’éviter les reconstructions fantaisistes.
À mes yeux, c’est là que l’histoire du phare devient vraiment moderne. On ne se contente plus de dire “il a disparu”. On cherche à comprendre comment il a disparu, quelles pièces ont sombré, lesquelles ont été réutilisées et ce que l’architecture elle-même révèle de son évolution.
Les monnaies et les textes complètent ce que la pierre ne dit plus
Pour reconstruire un monument ruiné, l’historien ne s’appuie jamais sur une seule famille de sources. Le phare d’Alexandrie est un bon exemple de méthode croisée. Les textes anciens donnent des dimensions, des usages et des impressions générales. Les monnaies diffusées à Alexandrie donnent une image abrégée, mais très parlante, de sa silhouette. Les vestiges sous-marins, eux, confirment ou corrigent le tout.
| Source | Ce qu’elle apporte | Sa limite |
|---|---|---|
| Monnaies alexandrines | Une silhouette du phare et sa valeur symbolique | Une image stylisée, jamais un plan exact |
| Textes antiques et arabes | Des indications sur la hauteur, les étages et l’usage | Des descriptions parfois contradictoires |
| Fouilles sous-marines | Des blocs, des seuils, des pièces monumentales et des traces de montage | Un état fragmentaire, difficile à lire sans contexte |
C’est aussi ici que la numismatique devient précieuse. Sur certaines pièces frappées à Alexandrie, on reconnaît une tour à étages, immédiatement associée au grand phare. La forme est simplifiée, mais elle fixe un point capital : le monument faisait déjà partie de l’identité visuelle de la ville. Le mot français phare vient d’ailleurs du nom Pharos, ce qui montre à quel point le site a dépassé son seul cadre égyptien pour entrer dans notre vocabulaire quotidien.
Je trouve ce dialogue entre monnaie, texte et archéologie très parlant pour un lecteur de patrimoine. Une pièce de bronze ou d’argent ne “prouve” pas tout à elle seule, mais elle capture une mémoire publique, la diffusion d’une image et la manière dont une ville se raconte à elle-même. Dans le cas d’Alexandrie, cela compense exactement ce que la pierre a perdu.
Ce que ces ruines disent encore de l’Alexandrie antique
Les ruines du phare d’Alexandrie ne servent pas seulement à raconter la fin d’une merveille antique. Elles montrent comment un monument peut survivre autrement, dans les ports, les pierres réemployées, les monnaies et les relevés 3D. Si l’on veut comprendre le site, il faut penser en trois couches à la fois : la citadelle visible à terre, les blocs sous-marins dans le port oriental et les images anciennes qui ont conservé la mémoire de la tour.
C’est pour cela que le phare reste un sujet si fort en histoire. Il parle de navigation, d’ingénierie, de pouvoir et de circulation des formes à travers la Méditerranée. Il parle aussi de perte, mais une perte jamais totale. La bonne lecture du lieu consiste à accepter cette disparition partielle et à suivre les traces là où elles se trouvent encore. C’est, au fond, ce qui fait la richesse des grands sites antiques : ils n’offrent pas seulement des réponses, ils obligent à apprendre à lire les absences.